Méditation ou contemplation ?

Warli soleil

Philosophie, recherche spirituelle et développement personnel, un marché florissant ?

L’homme s’est toujours posé des questions existentielles, auxquelles beaucoup ont tenté de répondre, par la philosophie pour certains : le « Connais-toi toi-même » inscrit au fronton d’un temple de Delphes, ou encore à travers la foi pour d’autres. Il suffit d’observer les rayons consacrés aujourd’hui au développement personnel, dans les librairies, pour comprendre que le sujet reste d’actualité. La mode est à la méditation et ce sont des messages de publicités sur les réseaux sociaux pour des applications de méditation sur les smartphones qui me font réagir ici. En effet on voit fleurir des offres, quelques-unes, assez rares, sont sérieuses, beaucoup sont plutôt farfelues et ressemblent plus à des attrape-gogos. Alors je partage ici ces quelques réflexions personnelles sur le sujet. N’étant pas un spécialiste, et n’ayant aucune autorité en la matière, ce que je vais en dire n’engage que moi, et est basé sur ma propre expérience, étant intéressé par ce sujet depuis près de 50 ans.

Ce que j’ai pu constater, c’est qu’il existe deux pratiques pour lesquelles on utilise le terme de méditation et qui sont fondamentalement différentes :
– On trouve la première notion de méditation chez les philosophes grecs, comme étant l’une des techniques utilisées pour la préparation des discours, et le terme revient ensuite souvent, chez Descartes par exemple. On parle alors d’un mécanisme intellectuel consistant à réfléchir intérieurement à propos d’un sujet donné pour en extraire la « substantifique moelle » et l’exposer ensuite lors de discours ou dans des écrits. On médite sur un concept, sur une notion morale et on utilise pour cela la pensée, l’intellect. Cette première forme de méditation, on la rencontre aussi assez souvent dans la pratique spirituelle, religieuse ou dite de développement personnel. À cette pratique se rattache la méditation par la prière, qui n’utilise pas des facultés de réflexion personnelle, mais un mécanisme où le mental est concentré sur la répétition d’une simple phrase ou d’un texte plus complexe. Rosaires, chapelets ou mantras entrent dans ce type de méditation, car usant de la pensée, même si c’est pour la contrôler ou tenter de l’arrêter. On peut aussi classer dans cette branche intellectuelle de la méditation la pensée positive ou la méthode Coué.
– L’autre type de pratique est ce que je préfère appeler contemplation plutôt que méditation. Souvent le terme de méditation est aussi appliqué ici mais il peut prêter à confusion. Le philosophe grec Plotin évoque l’état contemplatif comme un « contact ineffable et inintelligible, antérieur à la pensée » (Ennéades, V, 3,10). La pratique de la contemplation est souvent basée sur la concentration portée au souffle, à la respiration. On retrouve de manière assez fréquente cette technique, avec des variantes, dans de nombreuses écoles philosophiques ou spirituelles, du Yoga au Zen en passant par le Soufisme et aussi dans certains exercices monastiques chrétiens. L’attention portée sur la respiration permet d’obtenir un état de conscience différent, qui est au-delà de la pensée intellectuelle, et donc qui est souvent donné comme indicible (qui dépasse toute expression), ou ineffable, comme le définit Plotin. C’est un état semblable à ce qu’on nomme samâdhi, satori dans certaines branches de la spiritualité orientale, ou que le philosophe et historien des religions Mircea Eliade qualifie d’« enstase » (en opposition à l’extase, qui est, par définition, extérieure alors qu’il s’agit ici d’une expérience intérieure).

Revenons un peu en arrière avec l’académie de philosophie telle qu’elle existait du temps de Platon.
Le but de la philosophie était d’atteindre à un état de sagesse, le philosophe étant celui qui cherche, et non pas celui qui sait. Différentes disciplines étaient pratiquées : les sciences (tout était alors à découvrir et Pythagore était connu comme philosophe plus que comme scientifique), la dialectique, mais aussi les exercices spirituels. Platon indique qu’il est nécessaire d’exercer la partie supérieure de l’âme pour qu’elle se mette en harmonie avec l’univers. Il conseille ainsi la pratique de la méditation pour s’efforcer d’éveiller la partie raisonnable de l’âme par des discours intérieurs et des recherches portant sur des sujets élevés. Il apprend aussi à conserver son calme grâce à des maximes capables de changer nos dispositions intérieures *. Tout cela correspond bien à la définition de la méditation dans son versant intellectuel. On trouve également mention, toujours chez Platon, d’une méditation contemplative : « Mais l’âme à laquelle appartiennent l’élévation de l’esprit et la contemplation de la totalité du temps et de l’être, crois-tu qu’elle fasse grand cas de la vie humaine ? Un tel homme ne regardera donc pas la mort comme une chose à craindre. » On peut consulter aussi à ce propos Plotin, cité plus haut. On sait aussi que les philosophes grecs ont été en contact avec les « gymnosophistes » de l’Inde (sages nus, ou yogis).
(* Lire sur le sujet : Qu’est-ce que la philosophie antique, de Pierre Hadot, Folio essais).

Mon premier contact avec la méditation, dans son côté contemplatif (qui est celui qui m’intéresse), s’est fait grâce à la rencontre avec Taisen Deshimaru, un des premiers grand maîtres Zen venus en Occident. J’ai pu assister à ses conférences. Je dois dire qu’à l’époque, en 1974, à 20 ans, je n’y comprenais pas grand-chose, n’étant pas encore familiarisé avec les philosophies et spiritualités orientales. Ces conférences étaient suivies de séances de Zazen, où l’on entendait le bâton (kyosaku) claquer sur les épaules des participants ; j’en ai eu ma part… Puis j’ai suivi plusieurs années durant l’enseignement de yoga d’un maître Indien. Je lisais également tout ce qui me tombait sous la main sur le sujet et la collection « Spiritualités vivantes » faisait mon bonheur à cette époque. Comment ne pas se perdre dans toutes ces offres semblant plus lumineuses les unes que les autres. J’ai cherché quel en était le dénominateur commun. L’impression qui ressortait de toutes ces lectures et enseignements, c’est que quelque part, tous parlaient de la même chose, mais que chacun y mettait des habits différents. Pour la pratique de la contemplation, il en était de même. Partout je lisais (parfois entre les lignes) et j’avais l’impression qu’il s’agissait de la même expérience, de la même source, mais que seules les paroles et les formes changeaient. Je me suis donc fabriqué mon petit syncrétisme personnel en cherchant ce qui était vraiment commun et universel dans ces différents textes. Je me souviens de cette parole entendue au catéchisme : « on n’allume point la lampe pour la mettre sous un boisseau » (Matthieu 5:15). Et c’est l’impression que j’avais : sous ces textes, ces croyances, ces idées philosophiques, brillait une seule et même lumière, mais elle était recouverte de concepts qui finissaient par la masquer et ces derniers empêchaient finalement de voir le but vers lequel ils étaient censés conduire. J’en suis donc revenu au dénominateur commun. Quelle pratique pouvait amener à l’expérience essentielle dont il était question ? La contemplation du souffle, c’est la conclusion qui en est ressorti. Quand on enlève tout ce qui relève d’une religion, d’une philosophie, d’une culture, d’un rite, d’une croyance, ce qu’on trouve à la base, c’est le souffle. De même si l’on observe la vie, pour l’être humain elle commence avec le premier souffle et s’achève avec son dernier soupir. Ce souffle est la source de notre vie, c’est ce qui nous anime (terme d’où provient étymologiquement le mot âme, du latin « anima », le souffle, la respiration).

Les premiers enseignements de méditation que j’avais reçus parlaient aussi de se concentrer sur la respiration. J’ai alors décidé d’oublier tout ce qui venait autour pour habiller cette pratique, ce que j’appelle le décor (en l’occurrence les influences orientales du Zen ou du Yoga) pour ne garder que cette attention à la respiration. Une démarche un peu similaire s’est effectuée avec ce qu’on appelle aujourd’hui la méditation de pleine conscience, qui est à l’origine basée sur la technique du zazen, mais qui a remplacé l’environnement culturel du bouddhisme japonais et chinois par une philosophie orientée vers la psychologie, ce qui revient à ôter un habit pour en remettre un autre. Or pour méditer, le souffle seul suffit, le reste est, à mon avis, superflu. D’accord, si l’on pratique la méditation pour des raisons thérapeutiques, alors l’aspect psy peut s’avérer utile, mais si l’on est orienté vers une recherche personnelle du sens de la vie, cela n’est pas nécessaire.

Ma pratique, très proche du zazen, se résume donc à m’asseoir confortablement, le dos bien droit (pour que la colonne d’air soit libre), dans un endroit calme, à fermer les yeux et à porter mon attention sur ma respiration. C’est-à-dire ressentir l’air qui pénètre dans mes bronches et qui ensuite en ressort. Pour cela je respire lentement et profondément. La sensation est comme celle d’une caresse que fait l’air à l’intérieur, au niveau du sternum (on dit souvent au niveau du cœur, et on assimile cette sensation à l’ouverture du cœur, je crois que ce muscle n’est pour rien dans cette expérience, mais la poésie fait le reste…). C’est sur cette impression intérieure de caresse de l’air que je porte mon attention. Ce qui se passe ensuite, c’est à chacun d’en faire l’expérience et de juger la valeur et l’intérêt de celle-ci. Et si vous vous demandez ce que cela fait ? C’est à vous de voir. Si je dis ce que cela me fait à moi, je vais vous donner une idée préconçue. Si je vous décris la mer, ça ne vous fera pas ressentir ce que c’est quand vous vous baignez vous-même dedans. Alors plongez, et voyez si cela vous plaît. Pour en dire quand même un peu, on parle le plus souvent d’un sentiment de paix intérieure, de calme, de sérénité et plus encore, comme une porte qui s’ouvre sur l’univers, mais voilà, le mieux est d’en faire la découverte par soi-même. C’est en même temps le but et le chemin et personne ne va parcourir le chemin à votre place.
Beaucoup de gens qui s’essayent à cette pratique constatent que leur attention est perturbée par leurs pensées. Il en est de ces dernières comme des nuages, si vous suivez celles-ci, elles vont s’amonceler et assombrir votre expérience. En quelques minutes vous avez oublié votre souffle et vous vous retrouvez à ruminer, cela devient vite une tempête sous votre crâne… Vous pouvez plutôt essayer de regarder ces pensées comme les petits nuages blancs et légers de l’été, que le vent promène, qui se dispersent et disparaissent rapidement. Il est, à mon avis, illusoire de croire qu’on va pouvoir arrêter totalement de penser, mais si l’on n’accorde pas plus d’attention que ça à nos pensées, elles apparaissent vite comme futiles et finissent par ne plus nous déranger. Alors nous pouvons reporter notre attention sur le souffle qui nous anime. Il faut néanmoins pour cela s’exercer régulièrement.
Certaines écoles Zen proposent, comme aide à la pratique, de compter les respirations, cela occupe l’esprit et vous laisse attentif à la sensation du souffle. Attention toutefois de ne pas dépendre de ces béquilles, car elles peuvent devenir l’équivalent des mantras et c’est alors une forme différente de méditation. Cela peut aider le débutant, mais il faudra assez vite apprendre à marcher sans ces béquilles. Le plus simple si vous souhaitez utiliser cette aide au démarrage, est de compter « un » en inspirant et « deux » en expirant, puis recommencer (le Zen Rinzaï recommande de compter jusqu’à dix, seulement sur les expirations, mais mon opinion est que cela complique inutilement les choses).
Une pratique statique quotidienne est recommandée, dans les débuts pour une durée que vous déterminez par vous-même en fonction de votre temps disponible et de votre appétence à l’exercice (cela peut aller de 5mn à une heure, ou plus), ceci afin d’acquérir l’automatisme, que cela devienne naturel, mais rien ne vous empêche ensuite de « contempler » tout en pratiquant une activité quotidienne, éplucher les légumes ou faire la vaisselle, préparer le thé (petit rituel qui peut alors se transformer en cérémonie…). Après tout, ne respire-t-on pas tout le temps, qu’est ce qui nous interdit de le faire consciemment et de profiter de l’expérience que cela nous procure ?

Voilà, c’est une méthode très simple, à la portée de tout le monde, quel que soit le point d’où l’on vient, son niveau intellectuel ou philosophique, ses croyances religieuses ou toute autre particularité. C’est gratuit, tout le monde peut y avoir accès, il suffit de le vouloir et de le faire sincèrement (sinon à quoi bon ?). Et surtout, il n’y a pas besoin d’une appli sur son smartphone…

Quelle morale et quel style de vie tirer de cette expérience ? Là encore c’est à vous de voir. Ce n’est pas une religion, il n’y a pas de commandements, de préceptes, de rituels, c’est juste une pratique de vie. Ce que j’en retire personnellement tient en un seul mot : le respect. L’expérience que je fais de cette manière de contempler le monde, à travers le souffle qui m’anime, m’amène à essayer de respecter ce qui m’entoure, les autres, la nature, l’univers. Si nous suivions tous cette unique règle là : le respect, je suis persuadé que le monde n’en serait que meilleur.

Petite précision : je ne suis pas enseignant en méditation ou « coach », comme on en voit fleurir tant sur internet de nos jours (certains sont qualifiés, mais ils sont rares, et hélas beaucoup ne sont attirés que par l’argent qu’ils peuvent gagner en répondant à une demande grandissante), ce dont je parle ici n’est pas une école, c’est juste un moyen individuel très simple pour méditer, hors de tout cadre, quel qu’il soit et ce moyen est librement disponible pour tout le monde. Il n’y a donc pas de réunions, de cours, de livres, de vidéos et personne ne vous demandera d’argent. Pas besoin de tout ça pour respirer consciemment.

Alors faites-le, ou ne le faites pas, c’est selon votre choix, car c’est de votre vie dont il s’agit.

Valéry Sauvage – 25 février 2019.

Un dernier mot, si vous souhaitez partager ce texte vous pouvez le faire librement, en respectant les termes d’une licence de type CC-BY-NC-ND, c’est-à-dire : pas de modifications du contenu ni d’usage commercial.
Merci de votre attention.

Publicités

Peinture naïve dans le style Warli

Une peinture naïve, ici inspirée par le style des peintres Warli (Inde). Après une exposition dont j’étais sorti ébloui par cette peinture extraordinaire (cherchez sur le net ces peintres, ils sont fabuleux), je m’y suis essayé, mais en ajoutant ma petite touche naïve. (et je suis bien loin d’arriver à leur finesse et leur grâce).

Acrylique et Posca sur toile. (41x33cm)

Mongolfière style Warli

Carpe Diem !

Carpe diem

Je n’aime pas cette période de vœux, mais ce matin en me levant j’ai lu un message qui m’a touché.

Je dédie donc cet article à Mam’zelle Colibri (*) qui me cite sur son blogue, à elle et à tous les petits colibris de cette planète.

Arrivant à l’automne de ma vie, je me retourne et me souviens : depuis mon plus jeune âge j’ai rêvé de changer le monde. Ce que j’en observe aujourd’hui me montre bien que le changement n’est pas allé dans le sens espéré.

Alors je me rends compte que pour changer le monde, il faut se changer soi, auparavant. Faisons fleurir en nous cette petite fleur qui nous pousse à l’intérieur (comme disait une chanson), ainsi nous ferons fleurir le monde de toutes nos petites fleurs. Il suffit d’un peu d’attention à ce qui nous fait vivre. Montaigne nous appelait à être attentif au monde intérieur pour mieux comprendre le monde qui nous entoure.

Ce qui est passé nous construit, mais nous ne pouvons plus agir là-dessus, inutile donc de regretter, de se lamenter. Ce qui viendra, c’est à nous de le construire, avec ce que nous sommes aujourd’hui. Alors vivons pleinement cet aujourd’hui. Carpe Diem, disait Horace. J’ai adopté cette devise. C’est donc tout ce que je vous souhaite, en ce premier jour de l’année, mais aussi pour chaque jour à venir.

Pour Mam’zelle Colibri :

oiseau-3
Colibri (encre de Chine)

* L’article de Mam’zelle Colibri

 

Peinture dans le style des aborigènes

Ce samedi d’août, une visite à la Fondation Anako, près de Loudun. Une des salles présentait des peintures aborigènes, art auquel je suis très sensible.
Alors j’ai décidé d’essayer de m’y mettre, sur un thème « classique ».
Le rêve des sept sœurs :
Poursuivies par le prédateur Nyru, homme sauvage, sept sœurs fuient. Leur périple les amène à Uluru en territoire Pitjantajara, où, lasses d’être poursuivies, elles demandent aux Esprits d’être transformées en étoiles. Nyru, lui, sera transformé en étoile solitaire. (il s’agit ici d’une des versions de cette légende).
Le tableau représente donc les sept sœurs (les Pléiades)et plus loin dans le ciel, l’étoile solitaire (Orion) ainsi que la voie lactée.

Le rêve des sept sœurs (dans le style des peintures aborigènes) – Valéry Sauvage, 8 août 2017 (Acrylique sur toile, 32*46)


Site de la fondation Anako