L’elfe motorisé. (conte)

Artaban se promenait dans la forêt quand il tomba sur une vieille voiture abandonnée. Artaban, précisons-le dès maintenant, est un elfe vert. C’est-à-dire un petit bonhomme tout ridé et rabougri, pas plus d’un mètre cinquante des pieds à la plume du bonnet qui le coiffe. De chaque côté du bonnet, deux oreilles pointues et velues, au milieu un nez proéminent, un menton en galoche ainsi que deux yeux en boutons de culotte. Ah ! Vous y croyez encore, aux elfes minces, beaux et nobles, comme dans les superproductions cinématographiques américaines ? Naïfs que vous êtes. Enfin, il était vêtu de feutre vert, jusqu’aux pointes de ses poulaines qui s’enroulaient comme la vrille du liseron.

Ce qui attira son regard, c’est que la voiture était verte, elle aussi. Pas de ce joli vert dont la nature nous offre tant de subtiles nuances, non, un vert un peu criard, comme une pomme pas trop mûre : un vert acidulé. Mais elle avait quand même un certain charme, avec sa forme en escargot, ses belles ailes arrondies et son toit fait de toile, qui semblait n’avoir pas trop souffert de cet abandon dans ce lieu isolé. Il s’approcha, ouvrit la portière qui grinça bien un peu et s’installa sur le siège avant. C’était très confortable. Il décida donc d’en faire son gîte, le temps de… de quoi ? Il n’en savait rien, n’ayant aucune obligation de quelque ordre que ce soit. Il se préparait à une sieste bien méritée quand il entendit derrière lui un, non, deux petits couinements. Il se retourna et vit que la plage arrière du véhicule, faite d’un morceau de tissu tendu, était occupée par un couple de hérissons : Pat et Pouf, car c’était eux. Artaban les salua et reprit le cours de son occupation favorite, piquer un petit roupillon.

À son réveil, il avait eu une idée, dans ses rêves. Il entreprit donc de la mettre à exécution. Il fila pour se procurer les ingrédients dont il avait besoin. C’était la saison, il n’eut pas de mal à récolter une bonne quantité de baies de sureau qu’il mit à fermenter dans un fût qui traînait, dans une grange en ruine. Puis il ramassa dans un champ moissonné une paille de blé et fila dans les sous-bois à la recherche de ces champignons que l’on nomme vesse-de-loup, ces grosses boules blanches emplies de poudre grise. Puis il revint à la voiture. Avec la paille, il emplit de spores du champignon les quatre pneus qui faisaient triste mine, à plat depuis longtemps. Tout cette activité l’avait épuisé, il se remit alors en position pour une nouvelle sieste, non sans avoir grignoté quelques framboises glanées en chemin. Quand vint le soir, il fit le tour des buissons, tout le long du chemin, chuchotant des instructions à d’invisibles créatures qui devaient se trouver là, à moins qu’il ne soit fou et ait eu la manie de parler aux feuilles ?

Quelques jours passèrent. Artaban se rendait fréquemment jusqu’à la grange pour surveiller son jus de sureau, à la surface duquel se formaient de jolies petites bulles, signe qu’il serait bientôt prêt pour l’usage qu’il lui destinait. Dans les roues de la voiture, les champignons, qui aimaient bien cette chaude pénombre et l’humidité ambiante, avaient proliféré et ainsi regonflé les pneus. Ils étaient bien craquelés mais qu’importe, le véhicule avait meilleure allure ainsi.

Le grand soir arriva enfin. Artaban transféra son jus fermenté dans une outre de cuir, puis l’apporta près de la voiture. Il emplit alors de cette mixture le réservoir. Puis il lança un appel. La nuit tombait. On vit une multitude de petits points verts se déplacer depuis les buissons, et venir se placer dans les phares du véhicule, passant par les vitres déchaussées de ceux-ci. Les lucioles du quartier venaient participer à l’aventure que l’elfe leur avait proposée.

Artaban se plaça au volant de la voiture et tendit son doigt vers la clé rouillée qui était restée dans le barillet. Un éclair surgit du bout de l’ongle de l’elfe. On entendit le moteur tousser : Hum ! Hum, puis, miracle, il se mit à ronronner comme un gros chat repu, lové au coin d’un feu de cheminée.

L’elfe avait rajouté sous ses poulaines des gros blocs de bois d’au moins quinze centimètres, solidement fixés par des liens d’herbes sèches qu’il avait lui-même tressés. Du pied gauche, muni de cette prothèse, il appuya sur la pédale, puis se pencha en avant pour tirer sur la grosse boule du levier de vitesse. Il relâcha alors doucement la pédale de gauche pour appuyer sur celle de droite et la voiture se mit à cahoter joyeusement sur le chemin forestier. Sur la plage arrière, Pat et Pouf dodelinaient de la tête. Et Artaban, je ne vous dis pas s’il était fier !

Un groupe de marcheurs faisait une randonnée nocturne. Lorsqu’ils croisèrent la voiture, ils se pincèrent pour savoir s’ils ne rêvaient pas. C’est depuis qu’est née la tradition de pincer son voisin lorsque l’on croise une deux-chevaux verte.

Deuche verte
Ma voiture…
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